Un article : « Aller-Retour Ségou »

Ségou, Djoliba ! Ces mots tournent inlassablement dans ma tête et me bercent tout autant que le bruit infiniment régulier du train qui me mène de Dakar à Bamako ! Depuis mes années passées au Burundi, je suis fascinée par le royaume du Kaarta, l’Empire peul du Sokoto, l’Empire songhaï, les cités royales de Tombouctou, Djenné, Ségou. Ségou surtout…

En cet hiver 90, accompagnée d’un ami sénégalais, je pars vers ce monde que baigne l’immense fleuve Niger qu’on appelait Djoliba. Les baobabs défilent. Leur air penché et assez fier me fait rire. Gros et légers, bancals comme des clowns, vont-ils prendre leurs cliques et leurs claques pour aller tranquillement discuter avec leur lointain voisin ? Toute une scène se met en place : le génie de la marmite, un sage vieillard perdant l’équilibre, le fou du village ricanant, la terrible matrone au bâton pourchassant son petit mari… Ils se mêlent aux griots qui entrent dans le palais du roi Monzon dans les murailles de la Ségou du XVIIe siècle. Les Blancs ne l’ont pas encore atteinte et les fameux chasseurs aux bonnets couverts de cauris et de gris-gris chassent toujours les lions. Je rêve. Je vais enfin poser le pied sur la terre rouge de Ségou, mesurer la largeur du fleuve et contempler son ballet de pirogues.

Totalement engourdie, je me réveille à ce cri : « Ségou, Ségou ! » Tout est rouge, le soir tombe sur la place de l’ancien palais. Sous les abris de bois et de paille minuscules, des canaris de terre cuite et de petits tas de tomates, piments ou mangues sont, pour les imposantes femmes drapées de pagnes, l’objet d’âpres discussions.  Sur ma gauche surgit la mosquée aux murs de terre rouge sang. Et là, vraiment là tout prêt, le Djoliba, l’immense fleuve Niger scintille de paillettes dorées… Sur le côté de la mosquée, une porte quasi invisible. Un vieillard, de blanc vêtu, dont les yeux brillent sous l’énorme turban, s’efface sans un mot. La sagesse et la tranquillité incarnées. Secrètement, il nous indique un coin pour dormir. Dans la nuit, l’appel du muezzin réveille l’histoire de la chute de Ségou face aux cavaliers d’El Hadj Omar, le soldat d’Allah qui fit de l’Afrique de l’Ouest, le pays musulman qui semble exister depuis toujours !

2009 – 14 heures. La place de Ségou est écrasée de soleil, la chaleur est folle, personne ne sort de l’ombre, mais le fleuve est toujours là, si large et plus bleu encore. Les pirogues reposent au bord, les hommes sont allongés. Quatre petits ânes tirent de longs chariots surchargés de sacs blancs. Les cahutes du marché n’ont pas changé, les canaris non plus, mais l’ancienne mosquée a disparu. Là, une grosse bâtisse déjà défraîchie a envahi la place. Sans la porte dérobée ni le vieil imam pour m’accueillir ; mon amie malienne me dit qu’il n’est plus…

Pourtant on dirait que tout s’est figé, endormi pour toujours et que rien ne changera jamais. Passe une femme en boubou vert d’eau avec son plateau chargé sur la tête. J’admire une fois de plus cette allure altière, toujours courageuse, image éternelle de la femme africaine. Je suis venue faire un film sur ces femmes mais tout d’un coup, derrière le mur de la mosquée, au milieu des maquilleuses, des cadreurs et des perchistes réunis pour le tournage apparaît le roi Monzon, la séductrice envoyée pour marabouter son ennemi et les fiers guerriers à cheval…

Catherine Martin-Payen Dicko, 2009.

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